L’ANOPEX de l’Hérault honore un vétéran du Monte Cassino
Petite réunion intime dans la chambre de Manuel, ce 11 décembre 2025, pour marquer modestement son 105e anniversaire. Modestement, mais on « sabre » quand même une bouteille de champagne, car on est entre combattants.
Et peu importe que ces combattants n’appartiennent pas à la même génération du feu.
L’horizon de Manuel se limite aux murs de cette chambre, au jardin que l’on peut voir à travers la petite fenêtre, et au téléviseur qui ne l’intéresse pas vraiment. Car les jambes de Manuel ne le portent plus, et les escaliers qui descendent à la chambre empêchent l’usage d’un fauteuil roulant. C’est donc à un palan qu’il doit la possibilité d’aller « du lit au fauteuil » et pas seulement « du lit au lit », comme le chantait Jacques Brel, dans « Les Vieux ».
Mais à la différence de ces Vieux-là, Manuel parle. Il parle de son épouse, qu’il a perdue trop tôt, de l’atelier de carrosserie qu’il avait créé « là-bas », en Algérie, et qu’il a recréé « ici », à force de travail et d’obstination. Il parle même de l’accueil que, lui-même et sa famille, ont reçu en débarquant sur un quai de Marseille : le crachat d’une femme qui passait et qui, très probablement, a reconnu des Pieds-Noirs, des “immigrés” en quelque sorte. Peut-être cette femme avait-elle perdu un fils à cause des « évènements » d’Algérie, à cause de ces mêmes Pieds-Noirs, qu’il fallait maintenir « là-bas » coûte que coûte, parce que « là-bas » c’était la France, comme le disait – comme voulait le croire – François Mitterrand après la « Toussaint rouge » de 1954. Manuel ne le saura jamais.
Surtout Manuel parle de la guerre, de sa guerre.
Il ne parle pas beaucoup de celle d’Algérie, à laquelle il a pourtant participé trois jours par semaine de 1956 à 1960, comme membre de l’unité territoriale (UT) de Saint-Eugène (aujourd’hui Bologhine, dans la Wilaya d’Alger). Il n’en parle pas beaucoup, car on sent, en filigrane de ses paroles, qu’il y a peut-être là des choses qu’il ne souhaite pas aborder.
C’est essentiellement sa campagne d’Italie qui occupe son esprit en permanence. Il y a débarqué le 29 décembre 1943 avec la 3e division d’infanterie algérienne du général Joseph de Monsabert, qui sera insérée dans le corps expéditionnaire français placé sous les ordres du général Alphonse Juin. Au mois de janvier, son unité est arrêtée à peine 100 km plus au nord, par la ligne de fortifications « Gustav » que les Allemands ont construite en s’appuyant sur le mont Cassino, et cette fixation va durer cinq mois, cinq mois de combats furieux.
Manuel se souvient de ces combats. « Si tu étais debout tu étais mort ; si tu étais à genou, tu étais mort ; alors tu rampais, souvent dans la boue ». Il se souvient de ce soldat blessé, qu’il a traîné à l’abri d’un monticule, en attendant l’arrivée des brancardiers, ces brancardiers qui, eux aussi, ont dû ramper pour ne pas être atteints. Et il ajoute avec étonnement : « Je ne l’ai jamais revu ». Il se souvient aussi de l’ascension du Garigliano, alors qu’il conduisait un camion attelé à un canon, et qu’il fallait négocier les virages en épingles sous le feu des canons allemands : « avance ; recule ; avance ; recule ». Et encore, de la cavalcade, toujours au volant de son camion chargé de bidons d’essence, pour aller approvisionner les unités d’artillerie disséminées, toujours sous le feu de l’artillerie allemande. Et il en rigole, comme si cela avait été un jeu, alors même qu’il avoue sa peur, toutefois moins paralysante que celle de son coéquipier.
Grâce aux tabors marocains, grâce aux Polonais, Cassino a fini par tomber. Et il se souvient des monceaux de cadavres qu’il a fallu brûler, faute de pouvoir les enterrer, faute de pouvoir arrêter la guerre le temps d’une cérémonie.
Manuel a donc continué sa route vers le nord, pour aller finir sa guerre sur la frontière allemande.
Soixante ans plus tard – soixante ans plus tard ! – l’armée française s’est souvenue de lui, et lui a attribué la Croix de guerre 1939-1945. Mais il a trouvé que c’était bien peu, surtout quand il regardait autour de lui et qu’il voyait des gens bien plus jeunes, arborant l’insigne de la Légion d’honneur. Alors il ne s’est pas « dégonflé », et à 97 ans il a écrit au Président de la République pour lui dire que ce n’était pas juste.
Il a été entendu, de sorte que le 13 juillet 2018, droit comme un i, il recevait sa croix de chevalier de la Légion d’honneur des mains du délégué départemental de l’Anopex.
A l’an qué ben, Manuel !
Jacques Aben
Délégué de l’Hérault